Cap-Haïtien, samedi 24 au dimanche 25 janvier.
Une fois de plus, Haïti s’est réveillée face à un drame devenu tristement familier. Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 janvier, un violent incendie a ravagé une partie importante du marché du Cap-Haïtien, deuxième ville du pays et poumon économique du Nord. À l’heure où ces lignes sont écrites, l’origine exacte du sinistre demeure inconnue, laissant place à l’angoisse, aux spéculations et à la colère des victimes.
Des flammes visibles à plusieurs kilomètres, des cris, des courses désespérées pour sauver quelques marchandises, et au petit matin, un paysage de désolation : étals calcinés, stocks réduits en cendres, rêves anéantis. Pour des centaines de marchands et de marchandes, souvent chefs de famille, l’incendie ne représente pas seulement une perte matérielle, mais une rupture brutale avec leur seule source de subsistance.
Un drame récurrent dans un pays vulnérable
Les incendies de marchés publics ne sont pas un fait isolé en Haïti. Port-au-Prince, Jérémie, Les Cayes, Gonaïves… la liste est longue. À chaque fois, le même constat s’impose : l’insuffisance criante des services d’incendie. Mal équipés, en sous-effectif, souvent dépourvus de camions fonctionnels ou d’eau en quantité suffisante, les pompiers haïtiens luttent avec des moyens dérisoires face à des sinistres de grande ampleur.
Au Cap-Haïtien, comme ailleurs, l’intervention a été tardive et limitée, non par manque de volonté, mais par manque de ressources. Une réalité qui choque, mais qui n’étonne plus dans un pays où les services publics sont affaiblis par des années de crises politiques, économiques et institutionnelles.
Le marché informel : colonne vertébrale de l’économie haïtienne
Ce drame prend une dimension encore plus grave lorsqu’on rappelle que plus de 70 % de la population haïtienne dépend directement du secteur informel pour survivre. Le marché public n’est pas seulement un lieu d’échange commercial ; il est un espace social, un filet de sécurité économique, un symbole de résilience.
Pour de nombreuses familles, les revenus du marché servent à nourrir les enfants, payer l’école, accéder aux soins de santé. La perte d’un étal, c’est souvent la perte de tout un capital accumulé sur plusieurs années, sans assurance, sans aide étatique immédiate, sans plan de relance.
« Tout ce que j’avais était là », confie une marchande en larmes, assise devant les ruines encore fumantes de son espace de vente. « Je ne sais pas comment je vais recommencer. »
Silence des autorités et urgence sociale
Jusqu’à présent, les autorités locales et nationales se sont montrées discrètes sur les mesures concrètes d’accompagnement des victimes. Aucune annonce claire de soutien financier, de relogement temporaire ou de reconstruction structurée du marché n’a été faite.
Ce silence alimente un sentiment d’abandon dans une population déjà éprouvée par l’insécurité, l’inflation galopante et la dégradation continue des conditions de vie. Le drame du marché du Cap-Haïtien pose une fois de plus la question de la responsabilité de l’État dans la protection des activités économiques populaires.
Une tragédie révélatrice d’un malaise plus profond
Au-delà des flammes, cet incendie est le symbole d’une crise structurelle. Il met en lumière l’absence de politiques publiques de prévention des risques, le manque d’investissement dans les infrastructures marchandes, et la fragilité extrême du tissu économique haïtien.
Haïti continue d’écrire une longue histoire de drames évitables, où chaque catastrophe révèle les mêmes failles, les mêmes urgences non traitées. Tant que le pays ne s’attaquera pas sérieusement à la modernisation de ses marchés, au renforcement de ses services d’urgence et à la formalisation progressive de son économie informelle, ces tragédies continueront de se répéter.
Entre cendres et espoir
Malgré tout, au Cap-Haïtien, comme partout en Haïti, la résilience reste vivante. Déjà, certains marchands tentent de s’organiser, de nettoyer, de reconstruire avec les moyens du bord. Mais la solidarité populaire, aussi forte soit-elle, ne peut remplacer une action étatique responsable et durable.
Le feu a consumé des biens, mais il a surtout ravivé une question essentielle : combien de drames faudra-t-il encore pour que la protection de l’économie populaire devienne une priorité nationale ?
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