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Les marchands ambulants face au paradoxe de l’œuf : entre tradition, crise économique et survie quotidienne

Sur les trottoirs, dans les marchés ou au coin des rues poussiéreuses, les marchands ambulants continuent de porter sur leurs épaules un petit commerce fragile mais vital : la vente d’œufs et de figues mûres. Pour certains, cette activité demeure rentable lorsqu’elle est bien gérée. Mais pour beaucoup d’autres, les bénéfices se font de plus en plus rares, dans un pays où la valeur de la gourde ne cesse de s’effriter et où l’accès à l’alimentation devient un combat quotidien.

L’œuf pays, un produit devenu un luxe

En Haïti, l’œuf traditionnel ” ZE PEYI “, issu des poules élevées localement est considéré comme plus nourrissant, plus naturel et meilleur pour la santé. Pourtant, malgré son ancrage culturel et sa réputation, il se fait de moins en moins accessible.

Son prix, aujourd’hui estimé jusqu’à 75 gourdes l’unité, dépasse largement le budget de nombreuses familles. Résultat : les clients hésitent, se tournent vers d’autres alternatives ou renoncent simplement. ” L’œuf pays nous garde en bonne santé. Je ne consomme que celui venant des poules de mon pays. D’ailleurs, je fais de l’élevage, j’ai mes propres poules ; parfois je n’achète même pas d’œufs “, affirme Charles, père de famille, pour qui l’œuf local reste non seulement un aliment, mais un symbole d’identité et de fierté.

Les œufs importés, moins chers et donc plus attractifs

En parallèle, les œufs provenant de la République dominicaine inondent les marchés haïtiens. Malgré l’augmentation récente de leur prix, ils restent nettement plus abordables : trois œufs au prix de 100 gourdes, un avantage qui pèse lourd dans le panier d’achat des familles appauvries. ” Je ne nie pas que les œufs pays sont meilleurs pour la santé. Mais ils sont trop chers. Un œuf à 75 gourdes, dans un pays où la majorité vit aux dépens des parents ou d’autres personnes, c’est un luxe “, explique Thamar, mère de deux enfants. ” On choisit la quantité plutôt que la qualité. On doit remplir le ventre. Lâche t-elle avec un sourire.

Pour beaucoup de ménages, l’œuf dominicain devient ainsi la seule option pour compléter le petit déjeuner des enfants avant l’école.

Le revers d’un pays dépendant

Dans un pays où la production locale devrait naturellement être au cœur de la consommation, la réalité est tout autre. Les marchés débordent de produits importés, souvent moins chers mais de qualité contestée. Cette dépendance fragilise les producteurs haïtiens, ralentit l’élevage national et ouvre la porte à des produits qui, parfois, ne répondent pas aux normes sanitaires souhaitées.

Le rôle absent de l’État et des agronomes

Face à cette situation, beaucoup dénoncent l’absence de politiques publiques cohérentes en matière de production nationale.
L’État haïtien est attendu sur plusieurs fronts :

  • soutien aux éleveurs locaux,
    • subventions pour la production d’œufs pays,
    • contrôle des importations,
    • programmes de formation pour les agronomes,
  • relance de l’agriculture familiale,
  • création de coopératives pour renforcer l’offre locale.

Autant de pistes capables de redonner vie à une filière pourtant essentielle à la sécurité alimentaire du pays.

Une population prise au piège

Coincés entre une tradition culinaire valorisante et une réalité économique douloureuse, les consommateurs haïtiens tentent simplement de survivre. Les marchands ambulants, eux, restent à la frontière de deux mondes : vendre un produit local devenu trop cher, ou vendre un produit importé plus accessible mais moins apprécié.

Dans un pays où tout le monde est aujourd’hui des morts vivants, comme le dit amèrement une commerçante, la bataille n’est plus seulement celle de la qualité, mais celle de la survie.


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