Ayiiti a dévoilé ce vendredi 23 janvier 2026 le clip officiel de son nouveau titre « Gèt manman’w », un morceau qui ne laisse guère indifférent. En l’espace de 48 heures, la vidéo a dépassé les 5 500 vues sur YouTube, tandis que ses extraits courts totalisent déjà plusieurs millions de vues cumulées sur Instagram, Facebook et TikTok. Ce succès rapide témoigne de l’impact immédiat du titre, autant pour son esthétique pop que pour la brutalité assumée de son langage.
Un clip vibrant entre danse, symbolisme et atmosphère tropicale
Le clip « Gèt manman’w », d’une durée de 2 minutes 42 secondes, déploie une production chill et aérienne. Il mêle rythmes afro‑caribéens et textures modernes, créant une atmosphère tropicale et vibrante. La vidéo s’ouvre sur une scène de rara haïtien, rappelant les racines culturelles de l’artiste et plongeant immédiatement le spectateur dans une ambiance festive.
Tout au long du clip, les mouvements de danse alternent avec des gestes symboliques. Un doigt levé fait un clin d’œil à l’expression crue du morceau, tandis que les mains formant un cœur symbolisent l’amour et la réconciliation avec soi. Cette gestuelle illustre le contraste central entre agressivité verbale et douceur corporelle.
Oscillant entre liberté corporelle et esthétique solaire, le clip combine rythme entraînant, univers sonore aérien et symbolisme corporel. La vidéo devient ainsi un puissant vecteur d’émancipation et d’affirmation de soi, où la parole féminine s’exprime avec force et assurance.
Une artiste au carrefour des cultures
Ayiiti Coles, connue sous le nom de scène Ayiiti, est une chanteuse et auteure-compositrice française d’origine haïtienne et chilienne. Née à Paris le 21 décembre 1991 d’un père franco-haïtien et d’une mère chilienne, elle grandit au croisement de plusieurs cultures. Cette pluralité se reflète dans son œuvre : elle chante en français, en créole, en anglais et en espagnol.
Elle amorce sa carrière dans les années 2010 avec Schizo (2012), No Heartbreak (2014), Pa gen kè kraze (2015) et Rêvel Haitian (2018). En avril 2025, elle publie l’EP Libre, un projet affirmant clairement son attachement à ses racines haïtiennes et son désir d’indépendance artistique. Son univers musical, mêlant pop, influences caribéennes et rythmes latins, accompagne un discours de plus en plus affirmé sur l’identité, l’émancipation et la liberté personnelle.
« Gèt manman’w » : une rupture mise en musique
Avec « Gèt manman’w », Ayiiti aborde un thème universel : le point de rupture dans une relation amoureuse toxique. Là où beaucoup d’artistes choisissent la mélancolie ou la plainte, elle opte pour l’exutoire artistique. Sa voix, douce et maîtrisée, contraste volontairement avec la radicalité du propos. Ce choix esthétique évite les clichés de la femme brisée et impose au contraire l’image d’une femme qui tranche, qui décide, et qui se libère.
Le refrain est sans ambiguïté. En utilisant l’expression créole « Gèt manman’w », Ayiiti transforme une insulte populaire en un slogan de rupture, presque en un mantra de guérison. Elle incarne celle qui a tout donné, « Mwen te pare pou m bay tout sa m genyen » : avant de choisir enfin sa paix mentale. Dans ce cadre, l’insulte n’est pas tant une attaque qu’un acte de clôture symbolique.
Aux origines d’une expression : entre mémoire coloniale et violence symbolique
Si « Gèt manman’w » s’impose comme un marqueur de rupture aussi fort, la question de l’origine de cette expression mérite d’être posée. Dans l’article 4 Haitian Creole Words From the Colonial Period, publié par le Centre Toussaint, il est rappelé que de nombreux mots et expressions du créole haïtien trouvent leurs racines dans la période coloniale française en Haïti (XVIIᵉ siècle – 1804), marquée par l’esclavage, les plantations sucrières et un système de domination violente.
Parmi les théories les plus répandues, certaines avancent que l’expression « kolangèt manman w » pourrait signifier : « que le colon guette ta mère ». Dans le contexte des habitations coloniales, les violences sexuelles et la surveillance permanente exercées par les colons faisaient partie intégrante du système esclavagiste. Les esclaves, considérés comme des biens, étaient soumis à une déshumanisation systématique, en particulier les femmes noires.
Il convient cependant de souligner le caractère hypothétique de cette interprétation. Elle ne repose pas sur un consensus académique établi, mais sur une lecture mémorielle et symbolique du langage. Cette prudence est essentielle afin d’éviter toute lecture définitive ou dogmatique de l’expression.
Entre morale, langage et réalité sociale
D’un point de vue moral, une interrogation demeure : peut-on mobiliser une expression potentiellement chargée d’une telle violence historique, même dans un cadre artistique ? Le contraste est frappant entre la légèreté sonore du morceau, le désir de rupture qu’il exprime, et les enjeux éthiques soulevés par le langage utilisé.
Sur le plan social, « Gèt manman’w » met en lumière une violence symbolique omniprésente. L’expression agit sur le plan mental, affectif et culturel. Elle illustre comment le langage devient un outil de libération, mais aussi une arme, révélatrice des tensions, frustrations et colères accumulées dans les relations humaines.
La chanson souligne également le décalage entre normes sociales et réalités vécues. Si la morale dominante valorise la retenue et le langage policé, les expériences affectives sont souvent traversées par la trahison et la douleur. Ayiiti donne une voix à ces émotions que la bienséance tend à censurer.
Enfin, le morceau s’inscrit dans l’émergence d’une parole féminine affranchie. L’artiste refuse le rôle de la femme silencieuse face à la souffrance. Sa parole, directe et parfois brutale, devient un acte d’affirmation et d’émancipation.
Une œuvre révélatrice de son époque
Au-delà de la provocation, « Gèt manman’w » en 2026 s’impose comme une œuvre qui met en évidence des contradictions de la société contemporaine. Entre esthétique solaire et dureté lexicale, entre héritage culturel et usage contemporain du langage, la chanson d’Ayiiti expose les tensions profondes qui traversent le rapport à l’amour, à la parole et à l’identité. C’est précisément dans cette zone de friction que réside sa force artistique.
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