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Vendeurs ambulants de comprimés : entre survie, méfiance et absence de régulation

Dans les rues animées des marchés haïtiens, au milieu des étals de légumes et des vendeurs de produits divers, circulent chaque jour des marchands ambulants pas comme les autres. Sceau à la main, cartons soigneusement disposés pour maintenir en place des flacons de comprimés, ils proposent toutes sortes de médicaments à la même rue. Pour la majorité d’entre eux, ce commerce n’a rien d’un choix : c’est une stratégie de survie.

La plupart sont de jeunes hommes, souvent pères de famille, qui tentent tant bien que mal de subvenir aux besoins des leurs. Leur marchandise, pourtant essentielle, génère si peu de revenus qu’ils ne peuvent parfois même pas se payer un repas chaud à midi. Chaque matin, ils se lèvent comme n’importe quel travailleur, espérant une journée de vente exceptionnelle. Mais la réalité les rattrape presque toujours : la clientèle ne suit pas, et les profits ne permettent guère de souffler.

Dans un pays frappé par une insécurité paralysante qui grignote une grande partie du territoire, ces petits marchands avancent sans repère. Sans soutien financier, sans formation, sans protection, ils n’ont d’autre choix que de continuer. L’un d’entre eux, père de deux filles, raconte la dureté de son quotidien : ” Ce commerce n’est pas du tout rentable. Je le fais parce que je n’ai aucun autre moyen. Je ne peux même pas envoyer mes enfants à l’école cette année. J’habitais à Gressier, mais aujourd’hui je vis chez mon grand frère. Dieu merci, il m’a donné une chambre pour ma femme, mes enfants et moi. Sans emploi, sans rien… Il m’a offert une petite somme et je ne pouvais pas rester les bras croisés. J’ai commencé ce business, même s’il ne rapporte presque rien. Mais je garde espoir : Dieu écoutera ma prière. J’aurai un jour un commerce rentable. Je le dis et je le crois. “

Ce témoignage reflète une réalité largement partagée. D’autres vendeurs décrivent la même détresse : pas de clients, pas de ventes, des journées entières passées à attendre. Beaucoup affirment que les consommateurs préfèrent acheter leurs médicaments en pharmacie, craignant que ceux vendus dans la rue soient périmés une suspicion tenace, même lorsque ce n’est pas le cas.

Pourtant, une partie de la population continue de se tourner vers ces vendeurs ambulants, faute de moyens. Les prix en pharmacie, souvent trop élevés, rendent les médicaments inaccessibles à de nombreuses familles. Les vendeurs ambulants deviennent alors une solution, certes risquée, mais qui s’inscrit dans la logique de survie quotidienne du pays.

Cette situation met en lumière un problème profond : l’absence totale de contrôle de l’État. Dans un pays où les institutions peinent à réguler les secteurs vitaux, les médicaments se retrouvent vendus comme de simples denrées alimentaires, exposés dans des conditions inadéquates, parfois dangereuses. Les consommateurs oscillent entre méfiance, résignation et nécessité.

Face à ce phénomène, les spécialistes et les associations de santé publique appellent à des mesures urgentes :

Réglementer strictement la vente de médicaments.

Mettre en place des programmes pour soutenir les petits commerçants, afin qu’ils puissent se reconvertir ou exercer dans un cadre légal.

Renforcer les campagnes de sensibilisation sur les risques liés aux médicaments mal stockés.

Créer des alternatives abordables, pour permettre aux citoyens d’accéder à des soins de qualité sans mettre leur santé en danger.

Tant que ces mesures n’existeront pas, les sceaux remplis de comprimés continueront de circuler dans les marchés, symbole d’un système de santé défaillant et d’une économie informelle devenue l’ultime recours pour des milliers de familles.


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