Chaque matin, bien avant que le soleil ne perce totalement l’horizon, ils sont déjà debout. Leurs pas les mènent vers les marchés, les coins de rue, les carrefours animés ou poussiéreux, là où la vie économique informelle bat son plein. Les rémouleurs, souvent invisibles aux yeux des autorités mais indispensables dans la vie quotidienne, partent au combat armés non pas d’armes, mais de pierres à aiguiser, de planches en bois, de vieux caoutchoucs et d’une détermination sans faille.
Leur matériel est modeste : un petit banc en bois, parfois bricolé avec des restes de planches, une pierre à aiguiser usée par le temps, un seau d’eau pour humidifier la lame, et une main experte façonnée par des années de pratique. Pourtant, avec ces outils simples, ils rendent un service essentiel à la communauté : redonner vie aux couteaux, machettes, ciseaux, houes et autres instruments de travail qui permettent aux familles de cuisiner, de cultiver la terre, de construire, de survivre.
Malgré la pénibilité de leur travail, leurs revenus restent très faibles. Beaucoup gagnent à peine de quoi assurer le strict minimum. Mais avec ce peu, ils sont le pilier de leurs foyers. Ils paient les frais scolaires, achètent des cahiers, nourrissent leurs enfants, achètent parfois une paire de chaussures ou un uniforme, et, pour certains, règlent même le loyer. Dans un pays où les opportunités sont rares, ils se battent chaque jour pour maintenir la dignité de leurs familles.
Donald, rémouleur depuis plus de dix ans, est installé dans l’un des marchés les plus fréquentés de Léogâne. Assis sur son petit tabouret, sous un soleil souvent accablant, il attend les clients.
” La vie n’est pas facile “, confie-t-il, les mains encore couvertes de poussière métallique. ” La clientèle n’est pas toujours au rendez-vous. Parfois je reste toute une journée sans aiguiser plus de deux ou trois couteaux. ” Il explique ses tarifs avec précision : ” J’aiguise les couteaux à 50 gourdes, les machettes à 75 gourdes, et plus selon la dimension. Si c’est une grosse machette ou un outil très abîmé, je demande un peu plus, mais souvent les gens n’ont pas l’argent. Alors je fais un prix, parce que moi aussi je comprends leur situation. “
Pour Donald, ce métier n’est pas seulement un moyen de survie, c’est aussi un savoir-faire transmis, souvent de génération en génération. Il se souvient avoir appris à aiguiser les lames aux côtés de son père, qui faisait le même travail dans un autre marché de la région. ” C’est un métier qui demande de la patience, de la précision, et surtout du respect pour l’outil et pour la personne qui te le confie “, explique-t-il.
Magda, cliente régulière, vient souvent faire affûter ses couteaux de cuisine. Elle observe le travail avec admiration. ” Les gens voient parfois ce métier comme quelque chose de banal ou hors du commun, mais sans eux, on ne peut pas cuisiner correctement, on ne peut pas travailler la terre “, affirme-t-elle. ” Il n’y a pas de sot métier. Tout le monde aura un jour besoin d’un rémouleur, même ceux qui se croient au-dessus de ça. “
Dans les marchés haïtiens, le rémouleur fait partie du paysage, au même titre que les marchandes de fruits, les vendeurs de charbon ou les cordonniers. Pourtant, il reste souvent ignoré, sous-estimé, parfois même méprisé. Peu de gens prennent le temps de s’arrêter, de discuter, de comprendre la réalité humaine derrière ce métier.
Au-delà de la fatigue physique, il y a aussi l’usure mentale : l’incertitude du lendemain, la peur de ne pas pouvoir payer les frais scolaires, la pression constante de subvenir aux besoins d’une famille dans un contexte économique instable. Chaque lame aiguisée représente non seulement un service rendu, mais aussi une petite victoire contre la misère.
Malgré leur rôle crucial dans la société, les rémouleurs ne bénéficient d’aucune reconnaissance institutionnelle. L’État haïtien ne leur offre ni protection sociale, ni formation, ni appui matériel. Aucune politique publique ne vise à structurer ou soutenir ce métier pourtant ancien et essentiel. Ils travaillent sans assurance, sans retraite, sans filet de sécurité. En cas de maladie ou d’accident, ils se retrouvent seuls face à leur sort.
Pourtant, ils continuent. Chaque jour, ils reprennent leur pierre, leur banc, leur courage, et retournent sur leur champ de bataille. Leur persévérance est un témoignage vivant de la résilience du peuple haïtien, capable de transformer la précarité en force, la marginalisation en dignité.
Le métier de rémouleur est bien plus qu’un simple travail manuel : c’est un symbole de survie, de solidarité et de résistance silencieuse. Dans chaque lame affûtée, il y a une histoire, une famille, un combat. Et dans chaque marché, il y a ces hommes et ces femmes qui, malgré l’oubli des autorités, continuent d’aiguiser non seulement des couteaux, mais aussi l’espoir.
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