Si vous êtes de la génération Y ou du début de la génération Z, vous avez sûrement vibré aux Champs de Mars, dansé dans les rues au rythme des tubes carnavalesques du moment.
Si, au contraire, vous appartenez à la jeune génération hyperconnectée, celle des écrans et des réseaux sociaux, vous avez peut-être l’information à portée de main… mais pas vraiment le goût authentique de cette effervescence populaire qui a bercé l’enfance et l’adolescence d’une bonne partie de la population haïtienne.
Le carnaval haïtien, tel qu’on le connaît, a officiellement pris forme dès 1804 à Port-au-Prince. Longtemps, il a été perçu comme une fête païenne par certains milieux protestants, au point que des pasteurs invitaient leurs fidèles à ne pas y participer. Malgré les réticences de ces derniers, la tradition a survécu, s’est imposée au fil du temps et est devenue un pilier de l’identité culturelle haïtienne.
Traditionnellement, le carnaval commence le dimanche de l’Épiphanie et se termine le mercredi des Cendres. Si des festivités sont organisées un peu partout dans le pays, certaines villes restent des références incontournables : Jacmel et ses masques artistiques, Gonaïves, Cap-Haïtien, Ouanaminthe… chacune avec son ambiance unique.
À son âge d’or, le carnaval réunissait une multitude de groupes musicaux : compas, reggae, rap, rabòday, etc… Tous se lançaient dans une course effrénée pour conquérir les foules et décrocher le prestigieux titre de “Roi du carnaval”.
Des morceaux devenus légendaires ont marqué cette période : T-Vice, Elikoptè (2002) et C.E.C, La qualité (2012), sans oublier les rivalités mémorables entre Rockfam et Barikad Crew, Carimi, Djakout Mizik et T-Vice, Kreyòl La (Konpa Kreyòl) et Krezi Mizik ensuite avec Carimi.
Cette effervescence a aussi vu émerger une nouvelle génération d’artistes : Roody Roodboy, T-Micky (aujourd’hui Sandro Martelly), Big O, ainsi que des groupes comme Team Lobèy, Enposib, Kaï, Vayb. Tous ont eu la chance de goûter à cette époque magique… avant que le cauchemar de l’insécurité ne vienne tout bouleverser.
Pendant trois jours et trois nuits, les chars défilaient, les groupes faisaient vibrer la capitale, et Port-au-Prince devenait le cœur battant de la Caraïbe.
Mais le carnaval ne se limitait pas à ces trois journées. Il existait aussi une période pré-carnavalesque, dès les premiers dimanches de janvier : les raras en journée, puis les DJ emblématiques de l’époque ; Tonymix, Valmix, DJ Fanfan, DJ Constant qui transformaient les soirées en véritables marathons de danse et de joie collective. Et comment ne pas évoquer la diaspora, qui revenait en nombre pour goûter à cette parenthèse magique. Jacmel et les Gonaïves accueillaient leur part de visiteurs, mais c’est surtout à Port-au-Prince que tous convergeaient, là où le carnaval battait son plein et où l’ambiance frôlait l’ivresse collective.
Aujourd’hui, cette époque semble révolue. L’insécurité grandissante a peu à peu vidé les rues, étouffé l’ambiance, brisé l’élan populaire, le carnaval n’est plus ce qu’il était, il a perdu son charme enivrant de l’époque.
La tradition ne survit presque plus que grâce à des initiatives privées, des événements ponctuels, souvent guidés par une logique commerciale plutôt que par la ferveur culturelle d’autrefois.
Le carnaval haïtien reste pourtant bien plus qu’une simple fête. Il est une mémoire vivante, un miroir de nos joies, de nos excès, de notre créativité.
Même affaibli, il continue de raconter une partie essentielle de ce que nous sommes. Peut-être qu’un jour, quand le pays retrouvera la paix, les rues réapprendront à chanter, danser, piaffer comme avant.
Et vous, quel titre carnavalesque a marqué votre enfance ou votre adolescence ?
Moi, c’était :
Boukman Eksperyans – K+K = 2K (2003)
Barikad Crew – Tay Kreyon (2007)
Team Lobèy – Gadon Lobèy (2012)
Barikad Crew – Travay (2017)
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